18 septembre 2012

Lettre à mon enfant

En 2010, on m'a approché pour participer au livre Lettre à mon enfant, un recueil d'une centaine de textes de personnalités connues et moins connues (devinez de quel groupe je fais partie). Je suis très heureux d'avoir participé à cet ouvrage, d'autant plus que les profits de la vente seront versés à la Fondation du Docteur Julien. Je vous offre ici la lettre que j'ai écrite à mon fils Gabriel. En espérant que ça vous incite un peu à vous procurer le recueil.




Lettre pour Gabriel

Lui

C'était il y a si longtemps. Tellement longtemps que je n'ai même plus idée de quand tout ça a exactement débuté. Les années fondent et fuient rapidement par les interstices de la vie.

En parcourant le fil des souvenirs, je revois l'enfant. Il avait 5 ans, 6 ans peut-être. Son père était un super-héros. Fort, fier, invincible, inébranlable, combattant vents, marées, monstres, frayeurs et tourments. Plus qu'un héros en collants, son père était Dieu. Mais alors que la pellicule du temps défile, alors que l'image jaunie des souvenirs s'estompe, la réalité rattrape les rêves d'enfants et les transforme en cauchemars. Ce père chute du piédestal et prend forme humaine. Il est faible, alcoolique, absent, manipulateur et inconscient du mal qu'il cause autour de lui. L'enfant hypersensible se recroqueville et voit le calme se transformer en peur, la sécurité en angoisse.

Malgré les manques et les heurts, le garçon apprend tant bien que mal à déambuler sur la corde raide de l'existence. Il cache ses peurs derrière une forteresse imprenable, il se protège des autres en se cachant sous une carapace impénétrable, il se blinde contre les gens et leur pouvoir sur son immense besoin d'amour, il enfouit ses émotions sous des tonnes de glace pour geler la douleur.

Mais un jour ou l'autre, les défenses s'effondrent. Le jeune homme se trompe, vacille et s'écroule, s'érafle les genoux sur le plancher de l'incompréhension, se fracasse la mâchoire à force de hurler en silence son mal de vivre. La vie, pavée de choix erronés et de mauvaises décisions, lui ouvre finalement les yeux, une évidence à la fois.

J'examine aujourd'hui mon passé avec le regard de l'expérience. J'accepte d’être qui je suis grâce aux erreurs qui ont façonné mon parcours.

Toi

Tu as pointé ton petit nez dans ma vie le premier matin d'août 1994. Tu étais si pressé d'arriver parmi nous que tu as déboulé dans nos existences après à peine 36 semaines de confort intra-utérin. Je sais maintenant que tu avais envie de grands espaces. Le monde t'appartenait déjà. Malgré tes joues rougies d'avoir déployé de si grands efforts, tu étais beau et calme et serein et rempli de l'optimisme et de l'innocence des nouveau-nés qui ignorent le monde cruel qui les attend. Tu étais si beau et calme et serein et optimiste et plein de candeur que j'ai éclaté en sanglots en te voyant. J'étais l'artisan de l'être complexe et magnifique qui se trouvait devant moi. J'étais peut-être aussi un peu jaloux du bonheur qui émanait déjà de toi. Pourtant, je t'aimais. Maudit que je t'aimais. Pas comme on aime les biscuits Whippet ou les doux rayons d'un soleil de printemps qui nous réchauffe le visage. Non, je t'aimais à en avoir mal. Tu n'avais que quelques heures de vie et je ressentais la douleur atroce d'être père, cette responsabilité lourde à porter d'aimer un être de toutes ses forces malgré les inquiétudes, les impuissances et les détresses à venir. Moi, qui avais le dos qui ployait sous le fardeau d'une enfance lourde des héros déchus, j'étais mûr pour en prendre plein la gueule. Je t'ai regardé, petite boule d'amour inspirante, ta vie fragile entre mes bras tremblants, et je me suis juré de ne jamais te faire subir le poids du monde sur tes frêles épaules. Un lien indestructible t'unissait à moi, un lien que mille bombes atomiques n'auraient pu faire éclater. De famille nucléaire à abri nucléaire.

Tu as grandi si vite. D'être vulnérable, tu es passé au stade de la petite enfance, avec tes élans de petite peste qui ne possède que le mot non dans le baluchon de son vocabulaire, de petit monstre qu'on a envie de mettre quelques minutes au four micro-ondes pour s'offrir une pause et pour lui donner une bonne leçon. Combien de fois ai-je rêvé de te laisser moisir dans le banc de neige jusqu'au printemps alors que tu me pétais des crises inimaginables pour tout et pour rien? Pourtant, je t'aimais. Maudit que je t'aimais. À l'opposé, combien de fois m'en suis-je voulu de t'avoir laissé pleurer, en plein délire, alors que tu t'étais fait mal pour vrai? On doit dénombrer dans l'Univers autant de planètes que de fois où je me suis trompé, malgré la promesse que je t'avais solennellement faite d'être toujours là pour toi. Mais je ne suis pas non plus un super-héros. Pardonne-moi pour les fois où j'ai été absent, inattentif et égoïste. Faut croire que j'ai peut-être un talent inné pour faire les choses tout croches. J'ai voulu que tu apprennes à la dure, sur le tas. La plus grande espérance des parents est de voir leurs enfants les dépasser et aller plus loin qu'eux. J'ai tant désiré que tu sois fort et fier et droit, que tu te tiennes debout. Je ne voulais surtout pas que tu deviennes comme moi. Je ne voulais surtout pas que tu souffres. La méthode était brusque et indélicate. On n'arrête jamais d'apprendre.

Aujourd'hui, tu as 17 ans et j'essaie encore de te laisser le champ libre, en te regardant débroussailler les herbes hautes de la vie adulte qui se dévoile devant toi. Dans mon empressement à te laisser choisir ta voie, à ne pas essayer d'influencer tes choix, suis-je à oublier de rencontrer l'homme qui éclot devant moi? Dans ma crainte que tu suives mes pas, t'ai-je seulement demandé qui tu voulais être et de quelle façon je pouvais t'aider à y parvenir? Aujourd'hui, alors que tu es ébauche d'homme, alors que je tente encore du mieux que je peux de te fournir les matériaux pour t'ériger une fondation solide, j'espère surtout t'avoir donné le plus important : t'accepter et te soutenir tel que tu es. Parce que je t'aime. Maudit que je t'aime.

J'ai tenté par tous les moyens de laisser ma trace en ce monde. J'ai écrit des mots à m'en écorcher les doigts, j'ai aimé mal et maladroitement, j'ai crié fort à vouloir graver mon souffle sur les parois de la Mémoire. Maintenant que mes poils grisonnent, que la sagesse et la sérénité s'emparent de moi, je m'aperçois que la plus belle chose que je pouvais léguer à l'Histoire, c'était toi, mon fils.