Plus jeune, Gabriel, mon fils, ne parlait jamais très fort. Il prenait le moins de place possible, ne déplaçait pas beaucoup d'air dans son sillon. Je le croyais étouffé par beaucoup d'insécurité. C'était compréhensible, il avait été pas mal barouetté depuis sa naissance: séparations, déménagements, changements d'école, garde partagée. Mais en tant que père, ça me gossait de ne pas le voir s'affirmer. Pas parce que je voulais qu'il devienne une grande gueule, une voix forte qui démolit les murs d'un monde ultra-compétitif. Pantoute, j'étais moi-même peu compétitif. Ça me dérangeait parce qu'il me faisait immanquablement penser à moi enfant, moi qui avais été malheureux de n'avoir jamais mis mon pied à terre jusqu'à ce que je passe le cap de la trentaine. J'espérais lui transmettre la libération que j'ai éprouvée à ce moment charnière de ma vie. En conséquence, je lui répétais sans cesse de se tenir droit, de croire à ses convictions, d'oser dire ce qu'il désirait, de s'affirmer, de prendre sa place, que personne d'autre ne le ferait pour lui. J'allais même jusqu'à ajouter de questionner mon autorité et mes décisions s'il les croyait injustes, que c'était important qu'il se forge sa propre opinion et que personne ne détenait la vérité, pas même moi. La sienne était aussi bonne que la mienne.
Depuis le début de la grève, Gabriel prend part au mouvement étudiant et aux manifestations contre la hausse des droits de scolarité. Même s'il sait que je paierai ses études jusqu'à la toute fin de son doctorat en médecine, même s'il n'aura pas à débourser une seule cenne pour enrichir sa tête et son esprit, il fonce dans le tas avec ses camarades, en sachant aussi que le combat est maintenant tout autre. Il croit à la solidarité, il sait la chance qu'il a, il a envie de redonner un peu de cette chance à d'autres qui en ont moins. Il désire ardemment que cette société de marde change. Je l'y ai toujours encouragé. Hier soir, il a désobéi au pouvoir et à l'autorité en place en prenant part à la manifestation. Alors que l'esprit était à la fête et à la camaraderie, les policiers ont pris d'assaut la place Émilie-Gamelin. Il a eu peur pour sa sécurité. Mais il y est quand même demeuré aussi longtemps que possible. Parce qu'il a des convictions, parce qu'il sait que c'est grâce à des gestes comme ceux-là que le monde deviendra meilleur, plus juste. Voici la fin d'une note qu'il a écrit sur Facebook à son retour:
C'est drôle à quel point voir de la brutalité policière avec nos propres yeux laisse une cicatrice sur la conscience, une peur empoisonné qui laisse un goût amer dans la bouche et qui nous tue lentement.
Y a pas pire souffrance que celle de savoir son enfant mal. Mais malgré mes tripes qui se froissent à chaque fois qu'il met le pied hors de la maison, je sais qu'il le fait parce qu'il y croit et je m'incline devant sa force et son courage. Le gouvernement et la société de moutons nombrilistes peuvent bien me pointer du doigt en me traitant de parent indigne. J'en ai rien à foutre et je les emmerde. Parce que c'est grâce à des jeunes comme Gabriel qu'on finira par se sortir de cette mascarade sociale. C'est grâce à des jeunes comme lui qu'on mettra fin aux abus, à la corruption, aux inégalités et à l'injustice.
Désobéir, contester et crier son indignation, ça fait grandir et évoluer, qu'on ait 7 ou 77 ans.



4 commentaires:
Ne pas être révolutionnaire à 20 ans c'est se condamner à être un petit vieux à 40 ans et une jetée de lit à 60 ans!
Bonjour monsieur Dion.
J'aime ce texte, qui est une opinion de parent ayant beaucoup d'amour à donner à son fils, les bras ouverts, le laissant s'épanouir et prendre son envol librement.
Si ça ne vous dérange pas trop, j'aimerais mettre le lien de ce texte sur mon blogue.
Lawrence Desrosiers
Baie-Comeau
Bien sûr, tant qu'il y a mention qu'il est de moi.
Wouah Patrick !
Je me souviens encore de ce qui m'avait impressionnée chez Gabriel, quand je vous ai rencontrés il y a...bientôt 7 ans ! Rappelle-toi, je suis la "stagiaire" française que vous avez accueillie chez vous pendant 10 jours. A peine sortis de l'aéroport, Gabriel m'interrogeait sur les événements politiques de chez nous, il connaissait le nom de notre ministre de l'Intérieur, il avait ses propres idées sur Sarkosy (il avait, quoi, 11 ans à l'époque ?)... Je me souviens de ce garçon super gentil, souriant et en même temps très réfléchi.
Je suis très contente de lire ce genre de nouvelles de vous deux :o)
Amélie
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