On roulait depuis déjà une bonne heure quand la flotte s'est mise de la partie. Tout allait pourtant si bien. Le temps était humide, certes, mais on avait même retiré nos imperméables, question de laisser le vent pas si frais fouetter le bout de peau molle qu'on a sous les biceps. Savez, ce petit amas de chair que même pédaler trois mille kilomètres par année ne change rien, à moins de vous appeler Chantal Petitclerc et que vous mouliniez avec vos bras.J'avais même fait un chouette arrêt, une pause-pipi aux abords de la Rivière des Outaouais, à la hauteur de St-Placide. La brume nappait les flots d'un calme serein. Si je n'avais pas eu tant envie de pisser, je m'y serais même laissé prendre béatement, à contempler le large. Mais la vessie reprend vite ses droits.
Et c'est justement après ce petit village tranquille à l'ouest d'Oka qu'on s'est fait prendre sous l'averse. En pleine campagne, alors que tout ce qu'on entendait était le doux roulement des pneus sur le bitume fissuré. Y avait pas une voiture. Pas âme qui vive. Peut-être qu'on entendait aussi la brise fouetter les feuilles des arbres en bordure de route. Ou peut-être était-ce la sangle de mon casque qui chuintait au vent.
Tu deviens un peu con quand t'as réellement envie de faire du vélo. T'as beau avoir espionné le site de Météomédia sous toutes ses coutures des jours durant, t'as beau avoir vu qu'ils annonçaient quinze millimètres de pluie, tu continues d'espérer voir le soleil poindre son nez dans ta journée. Mais ça finit toujours par te tomber dessus comme un gouvernement Conservateur. Schlack! Un rideau. Merde! Et mon vélo qui était tout propre... Tu t'arrêtes au bord de la route, lâche un soupir de découragement, remet ton imper et sautes sur ta monture de nouveau. Tu te dis que ça ne durera pas, que "ils annonçaient juste quelques averses" et tu moulines. Une heure, deux heures... Jusqu'au lunch. Après cinquante kilomètres, t'es presque assez niaiseux pour vouloir revirer de bord. Mais non, tu t'arrêtes à la pause-dîner, tu manges ton lunch sous la pluie ou sous l'abri des joueurs d'un terrain de baseball, grelottant. Moi qui n'ai jamais aimé la soupe à l'oignon pour cause de pain mouillé, j'en ai eu pour mon argent avec ma sanouitche au jambon détrempé.
Quand tu crois que ça s'est finalement calmé, tu réenfourches ta bécane et tu repars. Damn, même pas eu le temps de prendre un café! Ça fait pas dix minutes que t'es reparti que Schlack! Un autre rideau. Voulez-vous bien me dire qui est ce satané trouble-fête qui fait pisser les cieux de la sorte à chaque fois qu'il y a un événement de Vélo Québec? C'est comme ça à chaque année. Le Tour de l'île, le Tour de nuit, le Défi Métropolitain, le Défi Vélo Mag, à croire qu'il fait exprès. Pour une fois que les cyclistes peuvent s'approprier la route, il y a quelqu'un qui fait tout pour les décourager. Dieu est sûrement un automobiliste!
Mais malgré toute cette pluie, malgré les pieds trempés, l'eau qui suinte sur ton visage, malgré les perles qui s'accrochent à tes lunettes et toute cette boue qui s'accumule dans ton dos, il n'y a rien comme sentir que la route t'appartient, l'espace de quelques heures. Il n'y a rien comme savoir que tu n'es pas le seul weirdo à espérer obtenir une petite parcelle d'asphalte le temps d'une journée, aussi merdique soit elle météomédiatement parlant. Jusqu'à ce qu'un moron passe à tes côtés en trombe dans son gros pick-up F150 et te crie de te "tasser tabarnac", malgré le fait qu'il y ait mille autres cyclistes qui vivent cette expérience unique avec toi, et te ramène dans l'air du temps.
Un jour, malgré les cuissards moulants et les chandails de vélo aux couleurs de l'arc-en-ciel, on n'aura plus l'air de foutus extra-terrestres. Un jour on pourra partager la route, comme des gentleman et des gentlewoman qui se respectent et qui font preuve de courtoisie et de prudence. Jusqu'à ce jour, il y aura heureusement des associations telles que Vélo Québec pour organiser des événements comme le Défi Métropolitain et venir mettre un baume sur tes journées cyclistes, aussi mouillées soit elles.




