
Avant c'était pas compliqué. Quand je parle d'avant, je ne parle pas du temps de
Soirée Canadienne. Disons qu'on remonte dans le temps où l'avenir des baby-boomers s'assurait au berceau. Non, pas tant que ça. Au berceau, c'était la guerre et ça ne devait pas être jojo. Mettons qu'on remonte alors aux débuts des années 70, quand la vie était prospère et que la banlieue devenait le refuge des familles aisées. Mettons que tu travaillais dans une chaîne de montage chez GM et que tu posais le troisième boulon à gauche du crankshaft de la direction des galipers (visiblement, la mécanique automobile que je connais est une science inexacte). En conséquence, tu devenais poseux de troisième boulon jusqu'à la fin de tes jours. Si par chance tu avais une carte d'affaire, c'était écrit dessus
Spécialiste en tri-boulonnerie. Mais les cartes d'affaires n'affluaient pas en ces temps immémoriaux. Mais ça ne t'empêchait pas d'être heureux. Surtout, t'essayais de ne pas trop te poser de questions. Tu gardais ta spécialité jusqu'à la fin de tes jours (ou jusqu'à ce que GM te crisse dehors parce que, hein, vous savez comment c'est le domaine automobile) et tu espérais vivre une retraite dorée à 55 ans. Mais c'est pas de ça dont je veux parler.
Avant ça, c'était encore moins compliqué. Remontons justement à ce fameux Soirée Canadienne. Mettons que tu étais agriculteur ou fermier ou bûcheron ou institutrice ou curé. Je ne suis pas regardant. Tu te cassais encore moins la tête. Tu te mariais jeune, tu faisais des kyrielles de bambins, tu te levais aux aurores pour traire les vaches ou couper la tête de la poule du souper, tu allais à la messe le dimanche matin, récitais le bénédicité (hein le quoi?, s'exclament les plus jeunes) et tu te couchais le soir en culottes à grandes manches en prenant soin de ne pas trop ambitionner sur le corset de ton épouse enceinte jusqu'aux yeux. Entre deux pipées, tu tapotais gentiment la tête de ton plus vieux en sachant qu'il prendrait un jour la relève de la ferme familiale.
Bienvenue dans la deux deuxième décennie du XXIième siècle (j'ai toujours rêvé d'écrire des chiffres romains dans un billet).
Maintenant, c'est tellement plus compliqué. Fini le temps d'apposer des maudites étiquettes éternelles sur les gens. Ok, c'est pas le cas, I sometimes live in Utopia. Il n'y a rien que je déteste plus que les préjugés, à part le boudin, le foie de veau et pisser en érection le matin. Prenez, moi par exemple (mais pas le matin). Ça doit faire au moins six mois que je change la biographie de mes différents sites, réseaux sociaux et vitrines virtuelles au moins une fois par semaine. C'est que je ne sais plus comment me qualifier (mais faudrait se poser d'abord la question si je le suis vraiment, qualifié). Examinons les différents chapeaux que je porte.
Auteur: À mon actif, un roman (
Fol allié) et un guide (
Comment devenir une star des médias sociaux). En chantier, un deuxième roman dont la première écriture est terminée. Ouais, on peut dire que je suis auteur. Aparté: ma bio indiquait tout d'abord que j'étais écrivain. Mais je trouvais que ça faisait prétentieux. On se fait attribuer le métier d'écrivain par les autres. Semblerait que c'est le lectorat qui décide si on l'est ou non. Ne devient pas écrivain qui veut, pas même un auteur.
Chroniqueur: Je l'ai été sur
Branchez-vous, sur
MSN, dans différents magazines et publications et, plus récemment, sur
Bang Bang. Ça colle.
Blogueur: Depuis août 2002. Rien à ajouter là-dessus.
Chef-recherchiste: Depuis la saison 1 de Vlog. Je pense que je commence à savoir comment ça marche.
Vidéaste: Ici, ça commence à se corser. Parce que bien que j'adore filmer, bien que j'aie tourné et monté moi-même la plupart de mes capsules et vidéos, puis-je me qualifier de vidéaste pour autant? Même si je déborde d'idées de films, de documentaires, de reportages, pourrais-je en faire un métier?
Animateur: Pas facile à trancher non plus. J'animais moi-même les capsules de
Webtivi Mag. Mais mis à part ma job d'animateur à la radio de CISM de 2004 à 2006, je n'ai aucune autre expérience en animation. Pourtant, je considère que c'est une de mes plus grandes forces.
Journaliste: En fait, il est ici le plus gros problème. Parce qu'il me semble impossible de répondre à cette question. Suis-je vraiment un journaliste? J'ajoute puis je biffe ce titre de ma biographie aux deux semaines. Si on décortique le titre, qu'est-ce qui fait qu'on soit journaliste? Le fait d'avoir étudié en Communications pendant trois ans sur les bancs d'une université? Pourtant, il y a tellement d'excellents autodidactes. S'il faut avoir étudié dans le domaine, alors, je ne suis pas du tout un journaliste. Pourtant, j'ai bel et bien rédigé une foule d'articles. Mais l'ai-je rédigé de façon journalistique, en toute objectivité et ouverture? D'un autre côté, un journaliste est-il nécessairement objectif? Pas sûr. Je n'ai pas non plus étudié en littérature. Dois-je alors rayer le titre d'auteur de ma bio? Est-ce qu'on appelle un chat un chat basé sur les diplômes qu'il affiche sur son mur? Bon, je vous entends déjà me dire que les chats ne vont pas à l'université.
On fait quoi alors avec les gens qui possèdent de multiples talents ou qui veulent tout simplement plonger tête première dans leur passion? On les raye tout de suite de la carte? Combien de violonistes de génie se sont vus relégués au rôle de violoneux dans les partys de familles traditionnelles du début du XXième siècle (yé, deux fois)? On n'avait pas la Soirée Canadienne très très nomade. J'ai moi-même déjà fait partie d'un groupe (mais j'étais loin d'être Mozart, j'avoue). Ne suis-je pas un musicien pour autant?
D'ici quelques semaines, vous verrez ma bouille dans quelques webséries et sur diverses scènes alors que je revisite mon premier amour, le jeu. Ben oui, pour ceux qui l'ignorent, j'ai déjà fait du théâtre. Je jouerai en effet un mini-rôle dans la prochaine websérie de Patrick Sénécal et Olivier Sabino,
Reine Rouge, et je chausserai mes souliers de théâtre pour
Absolu, une troupe montréalaise. Comme si je n'étais pas assez occupé, je suis aussi à mettre sur pied un concept de websérie avec le plus joufflu des
Has Bine, Jean-Dominic Leduc. Mais je n'ai pas étudié au Conservatoire d'art dramatique. Devrais-je abandonner l'idée pour autant?
Alors, qui suis-je? Quelle est mon étiquette? Small, medium, lavable à la machine, écrivain, hang to dry, vidéaste, comédien, journaliste? Et si je revendiquais le droit de ne pas me confiner dans un seul rôle de toute ma vie?