Je crains quand sonne le téléphone à 23h. Ce n'est jamais bon signe, les belles choses attendant rarement la tombée de la nuit pour se manifester. Les mauvaises nouvelles ne dorment jamais. J'avais vu pile. En fait, Ge aussi s'en doutait. Elle savait dès que la sonnerie a retenti. C'était la voix de son meilleur ami qui venait de subir la plus grande des pertes. Son père venait de se suicider. Ça fesse toujours, peu importe l'heure. Mais lorsque ça arrive tard en soirée, quand le silence a étendu ses bras autour de soi, le son que l'on entend est surtout celui de notre coeur qui s'emballe.
Je ne comprendrai jamais un tel geste. En fait, ma tête est capable de discerner la logique derrière cet acte de détresse mais mon coeur, lui, n'y pige rien. Parce que dans la plus grande douleur, dans le plus sombre désespoir, je ne serais personnellement jamais en mesure de poser le geste final et fatidique. Parce que la vie est trop belle, malgré toute la merde dans laquelle on patauge parfois. Parce que mon coeur sait que derrière chaque nuage, aussi noir soit-il, le soleil éclate de mille feux. Peut-être est-ce parce que mon père a lui-même tenté de mettre fin à ses jours à quelques reprises. Ou peut-être ne suis-je tout simplement pas assez courageux. Parce que couper le fil ténu qui nous tient à la vie n'est pas un acte de lâcheté.
Josée Blanchette m'a fait parvenir ce texte, beau et touchant, qu'elle rédigeait en 2006 suite au suicide de son père. Et bien qu'il soit vraiment lucide d'interpréter cette action comme un geste de liberté ultime, la douleur du départ, l'incompréhension du désespoir, la rage de ne pas avoir vu, la tristesse de perdre des gens qu'on aime et notre propre impuissance seront toujours autant présentes.
"Le suicide nous prive de la consolation des derniers mots et des derniers regards échangés en toute connaissance de cause".
Il sera toujours impossible d'avoir droit à ce dernier échange, de toucher du bout des doigts à l'explication du geste parce que qui dit partage de la douleur dit aussi la plupart du temps continuité. Il peut-être lucide de voir le suicide comme un choix de liberté ultime sauf que le voyageur oubliera la peine que son départ causera autour de lui. Par chance, ceux qui restent auront l'appui des amis qui les entourent. Mais qui comprendra vraiment leur douleur à eux aussi?

