
En 1981, j'avais pas grand chose pour moi. J'étais grassouillet, j'avais la voix d'un castrat, j'avais les cheveux trop longs, comme la plupart des petits garçons de cette époque et je trimballais mon petit peigne noir dans la poche arrière de mon jeans. Tous ces ingrédients mis ensemble, je passais plus souvent qu'à mon tour pour une fille. On m'a trouvé tous les surnoms inimaginables: Bouboule, Miss Tapette et sans oublier l'inévitable Pédé (toujours ben pas de ma faute si je m'appelle
Patrick
Dion). En passant, pour les génies qui pensent que je l'ai jamais entendu auparavant, non, je ne suis pas le frère de Céline.
Malgré tout ce qui jouait contre le pré-ado bizarre que j'étais, j'ai frenché pour la première fois cette année-là. Bien adossé sur ma chaise bancale aux petites vues du vendredi soir du Centre des loisirs de Bois-des-Filion, je tournais ma langue sans arrêt et à une vitesse vertigineuse dans la bouche de Cindy Derby (c'est son vrai nom, je vous jure), une petite blondinette quasi-albinos dont j'avais entendu dire qu'elle pourrait s'intéresser à moi si j'étais déniaisé. Bien sûr que je l'étais, ne l'étions-nous pas tous à cet âge, même si on n'avait aucune idée de ce que ça voulait dire? Je me rappelle qu'on se faisait des compétitions à savoir qui frenchait le plus longtemps. Je m'étais rendu à deux minutes mais je ne me rappelle pas avoir gagné quoi que ce soit.
Quand, le lundi suivant, mon amour pour elle s'est envolé, j'ai commencé à jouer à la tague barbecue dans la cour de récré. Je courais après Louise Laplante alors que la cloche sonnait pour nous ramener à l'ordre et dans nos classes. Malheureusement pour Louise, elle n'avait pas de seins à l'époque. Peut-être n'en a-t-elle pas plus aujourd'hui, allez savoir. Mais ce n'était pas une raison pour m'empêcher de tenter de les découvrir à travers son coton ouaté blanc. Elle avait l'air de trouver ça bien drôle parce que je me rappelle plus de son rire que de ses seins. Je commençais à explorer le sexe opposé sous toutes ses coutures. Je jetais un oeil curieux et hypocrite sur les magazines Hustler et Playboy au dépanneur et les feuilletais chez mon ami Benoit, bien caché dans sa cabane de jardin. J'achetais mes premières clopes, des Craven "A" qui goûtaient la mort et que j'allais fumer adossé à la clôture de la cour d'école. J'avais un crush sur Josée Dumont qui elle, était déniaisée parce qu'elle sortait avec un gars de 14 ans mais qui de toute façon, préférait mon cousin, plus grand, plus mince, les yeux plus bleus. Qui aurait prédit que je vieillirais si bien?

Sur l'heure du midi, après avoir engouffré mon Nutri-diet aux fraises dans le temps de crier Kiss, je faisais la file aux tables de Mississippi et jouais à corps perdu en essayant simplement d'avoir l'air hot en lançant la rondelle de bois de toutes mes forces. J'espérais qu'elle fracasse les rondelles ennemies dans un bruit retentissant. Malheureusement, plus je lançais fort, plus je passais à côté des rondelles adverses. Je commençais à m'intéresser à la musique et plus particulièrement à AC/DC et Black Sabbath mais on me faisait craindre le pire en affirmant que les disques de heavy métal étaient joués par des groupes sataniques qui faisaient des messes noires en croquant des têtes de chauve-souris. Je ne prendrai pas de chances, une ou deux années plus tard, et vendrai tous mes disques de métal dans un élan de chrétienté spontanément parental.
J'étais capable d'engouffrer quatre cheeseburgers, une frite et un milkshake aux fraises chez McDo. Et malgré mon léger embonpoint, j'étais bon dans la plupart des sports. Ça n'empêchait pas, par contre, de ne jamais me faire choisir dans les premiers au ballon chasseur. Pour s'amuser, quelques amis et moi tirions des plombs dans les grenouilles au bord de l'eau. On les attachait à un petit poteau de bois, peloton d'exécution improvisé, puis on tirait le seul plomb qu'on possédait dans le batracien. Une fois bien plombée (mort ou non), on s'amusaient à ressortir le plomb pour l'utiliser sur une nouvelle victime amphibienne. De vrais petits tortionnaires en puissance. Quand on s'emmerdait, on faisait des feux de camp sous la section préfabriqué de l'école ou on s'amusait à jeter des pots de yogourt dans les pare-brises des voitures depuis nos fenêtres d'autobus. Dieu qu'on était stupides et inconscients.
Après avoir vu 1981, le film de Ricardo Trogi hier et après avoir écrit ces quelques lignes, je m'aperçois qu'il y a tant de choses simples et sans importance (aujourd'hui) qui nous marquent de façon indélébile pour tant d'années. Qui serais-je si mon parcours avait été le moindrement différent? Et surtout, serais-je ici aujourd'hui?