Soixante-neuf, tu aurais eu soixante-neuf ans aujourd'hui. Qui peut croire que le temps passe si vite. C'est incroyable à quel point ma tête ne peut t'imaginer si âgé. Peut-être savais-je au fond que tu ne te rendrais jamais jusque là. C'est ce qui risque d'arriver quand on brûle la vie par tous les bouts. C'est ce qui t'est arrivé.
Le mois dernier, ça a fait treize ans que tu nous as quittés. Treize ans que je me rongeais la vie à te détester, à te blâmer pour ma déchéance, à ne pas te pardonner la détresse dans laquelle tu m'avais plongée, à t'en vouloir pour la merde que tu m'avais fait vivre pendant toutes ces années. Depuis treize ans, je cache les photos de mes beaux souvenirs dans la chambre noire de ma tête. Je tente d'oublier les bons moments qu'on a quand même eu ensemble parce que ça fait moins mal de penser que ça ne valait pas la peine de t'aimer.
Aujourd'hui tu aurais eu soixante-neuf ans. Et comme cadeau de fête, j'ai envie de te donner le droit de t'en aller. Dans la paix, la tienne comme la mienne. J'ai envie de te dire que je pardonne tes écarts, tes faiblesses d'homme, tes immenses manques et tes infinies douleurs. J'ai envie de laisser aller, de passer à autre chose, de devenir un homme. J'ai envie de garder dès maintenant les bons souvenirs, ensevelir les mauvais, prendre une grande respiration, déserrer les poings et me dire que c'est là que je suis rendu: à te pardonner mais aussi à me pardonner. De n'avoir pu dire, de n'avoir pu faire, d'avoir été moi. J'ai maintenant envie de sourire en pensant à toi, j'ai envie de te tendre la main, de te dire que tout est beau, que je suis maintenant un homme: un peu tout croche, maladroit, sensible, vulnérable, curieux, avide d'amour, de respect et d'ouverture, que je suis maintenant moi, construit à partir de plein de tous petits morceaux de toi. Et que c'est ben correct comme ça.
Bonne fête Papa. Je t'aime et je m'ennuie de toi.


18 commentaires:
Très beau. Je retiens particulièrement la belle image de la chambre noire de ta tête...
On n'a qu'un père. C'est un beau cadeau que tu te fais là.
pas facile cette mise à nu mais tellement libératrice.
Bravo pour cette acceptation et pour ce texte bien mature pour un petit garçon devenu grand!
Superbe texte, Patrick. Tes mots viennent souvent me chercher, la justesse de ceux-ci tout particulièrement. Sept ans aujourd'hui depuis l'envol de celui qui a le plus modelé ma vie. L'aurait 93 ans. Et probablement encore un sacré caractère.
Merci.
Bravo Patrick pour ce geste d'humilité mais surtout de pardon.
Tu vas constater que, quand on a le coeur délivré, ça fait du bien...
J'ai pu faire la même chose que toi il y a plusieurs années. Depuis, je vis dans la sérénité et la joie et c'est très bon!
Je t'aime,
Maman
Encore une fois je suis submergée par l'émotion en te lisant...
Merci.
Très beau et très touchant, M. Je-n'écris-jamais-pour-m'auto-thérapeutiser... ;-)
C'est une manie qu'ont les papas de quitter en Novembre ?
Ça écris ben mal avec une boule de pétanque dans la gorge. Heureusement que j'ai le rhumme, je fais passer mes grosses larmes pour un éternuement en devenir ...
J'avais justement un billet en route pour saluer le mien, version Shirley, j'esperes que tu y verras un encouragement à le faire si tu passais par chez moi ...
Ta plume est si douce des fois ...
Oh Pat, c'est déchirant et tellement magnifique. un beau pardon. vis une belle vie, tu le mérites tellement.
Je vous envie,je n en suis pas encore arrivée là.
Plus tard,plus tard, encore le temps
Et bien pour moi cela fait 14 ans que tu es parti.... et chaque jour depuis m'éloigne de l'enfer que tu nous a fait vivre.
wow, tu m'as tiré des larmes toi ! C'est un beau cadeau que tu te fais.
Voilà, tu es maintenant devenu un homme... Bravo, et savoure ta vie.
wow, j'ai les larme aux yeux :D
J'ai fait une démarche semblable, moi aussi, il y a de nombreuses années.
Aujourd'hui, c'est moi qui ai 67 ans. Et quand je lis "je suis maintenant un homme: un peu tout croche, maladroit, sensible, vulnérable, curieux, avide d'amour, de respect et d'ouverture", je ne peux m'empêcher de penser que c'est le papa qui est décrit.
Mais ça, on ne le sait pas. Faut faire la démarche pour le savoir.
Bravo Patrick. Je suis certaine que cette libération te permettra de réaliser de belles grandes choses.
Merci beaucoup tout le monde pour vos mots. Ça me touche énormément.
Je ne sais vraiment pas si je reviendrai ici, mais, je sais que d'ici tu m'as fait aller là où je ne voulais pas allée. C'est pas mal un egoïsme altruiste (!) comme sentiment , de pardonner à eux, pour pouvoir ensuite se pardonner à soi ? Je ne sais pas si je ferai ce cheminement un jour, ma mère étant encore de ce monde...Aie-je assez de rancoeur ou d'abnégation pour le faire ? Est-ce que cette absence passée, qui a modelé mon présent torturé, peut prédire un futur d'une certaine sérénité ? Moi seule le sait n'est-ce pas ? Aujourd'hui étant mère à mon tour, le questionnement est encore plus grand. Mais dans le fin fond, je le sais. Je devrais sauter à pieds joints pour lui permettre de partir en paix. Et peut être qu'un jour, j'aurai cette chance, non pas de partir en paix, mais bien de vivre en paix...Qui sait... En tout cas, tous ces mots pour te saluer :) et te souhaiter d'autres développements dans ta chambre noire....
Publier un commentaire