16 juin 2009

Tirer à sa fin

L'endroit est un peu crade. On dirait une salle à manger de cabane à sucre, une salle de bingo ou un sous-sol des années 80 en format géant. Si ce n'était pas des posters de Labatt jaunis qui ornent les murs, on n'aurait aucune idée qu'on se trouve dans un bar de Montréal. Enfin, je dis bar mais on a plutôt l'impression qu'on est dans une taverne oubliée de tous, y compris des buveurs. Partout sur les tables, on retrouve des bols de chips, des cahiers de notes, des crottes de fromage, des instruments de musique, des canettes de liqueur et des albums photos. J'ai un drôle de feeling que le barman ne fera pas beaucoup de tip ce soir. Bienvenue au Country Oldtime Night.

La foule est bigarrée mais dans des tons de beige, colorée mais à forte tendance grise. On avance jusqu'à une table qui a tous les traits d'une table de cafétéria. On s'assoit et on discute de tout et de rien alors que le vieux guitariste de slide guitar improvise un solo qui ne ressemble en rien à ce que je connais. À l'autre bout de la table, il y a une dame qui farfouille dans son sac, à la recherche de Dieu sait quoi. Posé à ses côtés repose un étui rigide de forme plus ou moins carrée. Elle abandonne sa sacoche quelques instants et ouvre l'étui. Elle en extirpe un genre de harpe en format miniature qu'elle saisi comme si c'était le saint Graal et la dépose doucement sur la table. Elle a soixante-dix-neuf ans. Pas loin de quatre-vingt qu'elle rajoute fièrement. À première vue, je dirais que son instrument a le même âge qu'elle. C'est qu'elle a dû en voir de toutes les couleurs et pas juste des beiges depuis 1929. Elle sort un album de son sac à le tend à ma compatriote de table. "J'avais trente-sept ans là-dessus", qu'elle ajoute. "Et je chantais de tout". Et elle nous nomme des artistes country d'une autre époque, des noms que je n'ai jamais entendu de ma vie. Elle semble fière du chemin qu'elle a parcouru depuis tout ce temps. Je ne perçois pas la moindre amertume dans son ton. Elle est heureuse de pouvoir encore fouler les planches, de chanter et jouer de la mini-harpe les lundis soirs devant une foule éparse, dans un bar miteux du boulevard Cavendish. La flamme ne vacille pas encore.


Le sentiment que je garde de cette soirée est mitigé. Il est touchant de voir des hommes et des femmes vieillir en beauté. Il est magnifique de constater que malgré l'âge, certains sont encore capable de porter le flamme bien haut, à bout de bras décharnés. Il est réconfortant de savoir que la vie ne s'éteint pas tant qu'on peut encore souffler sur la braise de nos rêves. Mais je ne peux m'empêcher de penser que ça doit faire mal, lorsqu'on est un artiste qui a connu la gloire et le succès, de sombrer dans l'oubli. Lorsqu'on passe sa vie à crier son art à plein poumons, à coups de chansons (ou de répliques ou de toiles), lorsqu'on navigue durant des années à déposer des mélodies, à bout de doigts sur une guitare qui craque autant que nos os, il doit être douloureux de sentir que ce qui nous a gardé en vie durant si longtemps s'empoussière sous une pile de vieux disques d'un bar perdu au milieu de nulle part. Pas besoin d'être dans un western pour savoir que le soleil se couche à l'ouest. C'est juste que l'histoire est moins épique quand c'est de l'ouest de l'île de Montréal dont il s'agit.

C'est un peu triste d'assister à un duel de cowboys solitaires, armes à la main, qui tirent à leur fin.

3 commentaires:

garamond335 a dit…

L'ignorance et l'ingratitude des jeunes fait mal, oui. Mais, que voulez-vous? ces enfants-rois pensent que le monde a commencé le jour de leur naissance et qu'avant eux, il n'y avait rien....
Les vieux du Québec sont une mine de savoir, d'expériences, d'histoires, de talent, etc
Dommage qu'on ne sache les apprécier à leur juste valeur...

Bill Cosby a dit…

J'ai hate que Céline y fasse ses chansons, ca va vouloir dire qu'elle est fini yessssssssssssss!!!! :)))))

Patrick Dion a dit…

Garamond: Une chance que ce n'est pas la majorité qui est comme ça, il ne faut pas l'oublier.

Bill: Je pense pas que Céline va finir par faire des tounes country.