29 mai 2009

Portrait en noir et noir

J'ai été élevé dans la retenue. Ne pas crier fort, ne pas prendre sa place, ne pas faire de vagues, ne pas laisser savoir que j'étais en désaccord. La voix de mon père me terrifiait. Il n'avait même pas à lever la main sur moi. Il n'avait qu'à me regarder de ses yeux furieux et lever le ton que je me terrais comme une bête effrayée.

Longtemps je n'ai rien dit. Longtemps j'ai gardé le silence devant l'adversité, même lorsque tout mon être criait son désaccord. Jusqu'au jour où, n'étant plus capable, j'ai explosé. Vous vous rappelez de Michael Douglas dans Falling Down, l'histoire du mec qui perd la carte assis au volant de sa bagnole dans la circulation et qui tue tout le monde sur son passage ? Bon, je ne suis pas devenu si extrême. Mais une envie de hurler trop longtemps contenue est un jour sortie dans un long cri, il y a de cela quelques années. Depuis, il m'arrive encore d'avoir de ces spasmes refoulés qui reviennent à la surface. Je déverse alors mon fiel libérateur quand mon subconscient entre en contraction.

J'éclate, donc. Peu après les gens qui m'entourent. J'ai toujours préféré l'harmonie aux grincements de dents. Je crève plutôt mes abcès de colère sur les choses inanimées. Je peux me mettre en rogne contre la moindre parcelle de vie qui me fait chier, contre un lacet qui se détache, contre une voiture qui me coupe la route ou contre un objet échappé par terre. Je peux entrer en déflagration pour un rien. Mais la lave de mon volcan demeure orale. La violence physique m'a toujours fait peur.

Cette façon d'exploser à la moindre étincelle de contrariété fait partie de mon côté noir. Mais c'est un infime exemple de l'ombre qui m'habite. En fait, je suis un être d'extrêmes. Beaucoup de blanc, beaucoup de noir et peu de zones grises. Doublé de mon intensité de vivre, ça peut parfois donner un cocktail assez explosif. J'en avais d'ailleurs glissé un mot à mon spécialiste en santé mentale. Je lui répétais que je rêvais d'être zen, que j'avais une envie folle de demeurer calme devant l'adversité, que je voulais apprendre à respirer par le nez.

Lui, calme et posé, me répondait en appelant mon côté sombre une intensité intrinsèque, une certaine fureur de vivre. Et il ajoutait que ça n'était pas toujours nécessairement mauvais d'être intense, que si je voulais dire adieu aux côtés sombres de ma personne, je devais par le fait-même accepter que ma façon de vivre change. Pire, je devais accepter que ma façon d'écrire change. Mes mots devaient eux aussi perdre en fureur et en intensité.

Ma création se nourrit donc de ma noirceur. Mais je n'ai pas envie de commencer à étendre ma prose sur des murs roses et sans relief. Je n'ai aucune envie d'écrire du roman Harlequin et de tartiner mon bonheur collant et mielleux sur les pages de ma vie.

Alors je fais quoi? Je me complais de mon état ? Je demeure noir pour pouvoir créer à fond, comme j'en ai envie ? Je reste sombre et l'accepte ?

Docteur, je ne sais pas écrire le bonheur...

17 commentaires:

Éli_B a dit…

Mais tu sais sacrément bien écrire la fureur...

Violaine a dit…

...et tout le reste aussi.

denki a dit…

Vise le bonheur furieux. 8)

Sauterelle a dit…

Furieusement heureux? Je peux t'aider si tu veux!

Joanie a dit…

Si ce que tu écris est, pour toi, une sorte de libération, un exorcisme et le fait de savoir que les gens te lisent t'aide à voir tes écrits de d'autres façons que tu aurait vu tes propres lignes, pourquoi arrêter?
Il est possible d'être intense sans s'arracher les tripes et les regarder, aussi. On peut puiser nos mots de nos tripes mais qu'elles restent bien en place ;)
C'est subtil mais ça fait toute la différence, je trouve.

modotcom a dit…

Si, tu sais si bien écrire. Si. Hâte de te lire, Fol Allié.

Pour le reste, éclate, quand c'est le temps.

Contre l'inanimé.

Change de spécialiste mental.

T'as le droit de t'améliorer, mais pas de te renier.

Sois heureux, Pat.

Bisous,

Crispi ou Djo a dit…

La lucidité n'est pas une question de choix.

xx Crispi

LA SOURIS a dit…

Je te dirais ce que mon ex-prof d'art dramatique m'a dit une fois:

«Ta douleur, ta tristesse, elle fait partie de toi et (en quelque part) elle sera toujours là. Aime-là.»

Un mosaïque peut avoir des facettes sombre tout en étant harmonieuse.

Patrick Dion a dit…

Éli_B: Merci et je pense vraiment que c'est tout ce que je sais écrire.

Viôô: Voir plus haut. Je ne pense pas être capable d'écrire le bonheur. J'aimerais par contre.

Denki: C'est quoi ça?

Ge: On fait ça comment?

Joanie: T'es toujours aussi claire! ;-) J'ai déjà écrit quelque part ici qu'écrire ne me faisait rien. J'écris du noir parce que c'est ce que je sais faire. Mais ce n'est pas une libération. Écrire n'est pas un exutoire. Difficile d'écrire intensément sans mettre ses tripes sur la table.

Mo: Merci. Beaucoup beaucoup. Et j'ai pensé à tout ça.

Crispi: Non parce que des fois, crois-moi que je préférerais ne pas en avoir!

Souris: C'est plus facile à dire qu'à faire. Ça prend des fois des années de pratique!

LA SOURIS a dit…

Faut de la patience.Ça «rentre» à petite dose... mais je pense que c'est possible.

Nancy Tremblay a dit…

Et moi, je ne suis qu'une zone grise, dans toutes ses tonalités. Parfois je vais au plus clair mais à d'autres moments, ça vire au noir. Sans faire de moi une personne compliquée, je suis complexe. Comme la plupart des artistes, je crois. Je me connais et mes limites aussi. Ce qui fait de moi une fille qui n'est pas drabe... je suis à intensité variable. Te reconnais-tu dans cette description ? Si oui, c'est que tu es vivant, un être humain entier, avec ses hauts et ses bas mais qui s'assume. Sinon, continue à consulter, comme plusieurs autres devraient le faire, comme ceux où tout est égal, où tout est pareil, où on sait à l'avance ce qu'ils pensent, ce qu'ils vont dire. Ceux qui sont coincés dans le moule de leur vie. Ce sont eux qui sont le plus dangereux...

Marie-Julie a dit…

Si tu savais à quel point je regrette de ne pas avoir accouché de mon premier roman au début de la vingtaine... Je suis beaucoup plus heureuse aujourd'hui, mais ce perpétuel tourbillon d'émotions de jadis était mauditement riche en histoires et en intensité.

Patrick Dion a dit…

Nancy: Je ne suis pas à intensité variable. Soit je suis aussi zen qu'un moine bouddhiste, soit j'ai le pied à fond la caisse. Je navigue rarement dans un juste milieu.

M-J: Je te comprends tellement. Parfois, je relis du vieux stock que j'ai écrit il y a à peine 5 ou 6 ans et je trouve mon écriture plus percutante, plus forte, je trouve mes mots d'alors encore plus prenant, plus vrais même s'ils demeurent tordus. Parfois, j'aimerais écrire comme lorsque j'étais une boule de douleur.

Oscar Sauvage a dit…

dac avec denki

Oops, we're dead! a dit…

Il y a de la beauté dans tout ça.

Patrick Dion a dit…

Oscar: C'est une utopie

Oops: Oui et c'est pour ça que je peine à m'en défaire.

isabelle-henry a dit…

Ta rage alimente ton imagination et te permet de si bien écrire. Je me reconnais dans ce billet. Je ne peux rien écrire de bien, ou d'aussi bien, quand tout va pour le mieux dans ma vie. L'intensité et la torpeur nous permet d'ajouter une plus value è l'écrit, des contours mieux dessinés aux situations que nous essayons de décrire. Nous pourrions presque faire sentir les odeurs au lecteur. Laisse ta rage sortir ainsi et ne va surtout pas mieux. Tes billets sont trop savoureux.