18 mai 2009

Ces yeux qui vous mitraillent l'insécurité

J'arrive au bar. Il y a déjà foule. C'est toujours comme ça les vendredis-soirs-préludes-à-l'été. Les femmes sont belles mais les soirées sont encore trop fraîches pour qu'elles affichent leurs jambes infinies et leurs bretelles spaghettis. Je saurai bien patienter. Du coup, les jeunes hommes en rut suivent la parade. Je ne suis pas mieux et je fais comme eux: je mets aussi un pied devant l'autre dans l'antre des alambics. Il y a définitivement trop de monde et je ne vois aucune place où asseoir mes fesses, ni à une table ni au zinc. Par conséquent, je dois me rabattre sur un tabouret qui jouxte un des comptoirs délimitant la petite scène intérieure. Mes deux voisines de comptoir ont la gentillesse d'enlever leurs effets personnels du coussin afin que j'y pose le mien. Je leur gratifie mon contentement d'un sourire bien senti. Aurai-je eu l'air si heureux si elles n'avaient pas été aussi jolies? Vous le savez vous aussi, la beauté est une salope qui n'a rien à foutre des sentiments humains. Par contre, voilà le seul échange auquel elles auront droit. C'est que je suis timide. Et apparemment, je ne me soigne pas. Pour ajouter l'injure à l'insulte, je suis timide ET paresseux. En fait, je ne sais pas si on peut appeler ça de la paresse, mais ça me demande un trop gros effort de nourrir une discussion avec un inconnu. Du coup, je préfère faire autre chose. Boire, lire, fabuler, rentrer chez moi. Ce soir, je me collerai plutôt le nez dans un bouquin et me mêlerai de mes affaires. Dickner aura droit à toute mon attention. Je plonge.

Dis maman, quand je serai grand, je pourrai écrire comme ça?

Ça doit faire une trentaine de minutes que je dévore Tarmac quand les jeunes hipsters assis à la table à côté de moi se lèvent. Flairant l'espace qui se libère, je lève les yeux et m'apprête à me précipiter vers l'oasis de paix. Je note malheureusement qu'ils laissent leurs effets sur leur chaise et me dis qu'ils doivent se diriger à l'extérieur pour en griller une. Qui aurait dit que les interdictions de fumer engendreraient de fausses joies? C'est alors que mes yeux rencontrent les siens. Jolie brunette, petite casquette, courte jupette. Je maintiens son regard quelques instants. Pourquoi me regarde-t-elle ainsi? Est-ce que j'ai des restes de repas entre les dents? Mon visage arbore-t-il des traces de doigts ou une saleté quelconque? Je maintiens son regard jusqu'à ce qu'elle me décoche un magnifique sourire. Pris de court, sans ressource, mis à nu, je n'ose bouger une seule ride de mon visage. Je garde ma face des jours d'enterrement de longs instants puis détourne finalement les yeux pour regarder ailleurs. Ça ne me prend pas cinq secondes pour m'apercevoir que j'ai agi en twit. Mais il est déjà trop tard. Je ne peux plus revenir en arrière, je ne peux plus changer les choses. Je ne sais pas comment réagir dans ces temps-là. Je n'ai pas été entraîné pour de telles épreuves. Personne ne sourit jamais à personne, dans la rue, à l'épicerie, dans le métro, dans les toilettes publiques. Quand je le fais moi-même, le résultat obtenu est presque toujours le même: l'indifférence. Du coup, si on me répond par un sourire ou si on me sourit en premier, je suis totalement décontenancé.

Alors voilà, si vous me croisez dans la rue ou au bar ou dans les toilettes et que je ne réponds pas à votre sourire, dites-vous que vous n'avez rien à y voir. Mais entre vous et moi, c'est tout de même un peu de votre faute.

16 commentaires:

S@hée a dit…

Ça m'étonnerait que je te croise dans des toilettes, quoi qu'on ne sait jamais, mais sois sûr que si je te croise, je t'aborderai. Juste pour avoir droit à un sourire en retour du mien.

Oubsci, dis la vérification des mots.

maitre rené a dit…

J'aime te lire. Ce présent blog est comme une courte nouvelle psychologique, sociale. Le vie, quoi!

Quand quelqu'un me sourit et c'est vrai que le sourire est rare, je contacte le "souriceur" ou la "souritrice" et je lui dis qu'il(elle) a un beau sourire. Et je lui dis merci de sourire. Et moi aussi je calcule mes dépenses d'énergie holistique. Et cette façon de répondre au sourire face aux autres ouvre parfois la valve et là, je donne de mon énergie.
Il parait que l'écriture est un mode de psychanalyse. Continues à écrire docteur.

chantal a dit…

Le sourire est contagieux!

Voilà une bonne raison d'accrocher un sourire à ses lèvres.

Marie-Julie a dit…

Je comprends pas... Qu'est-ce qui est cité au juste dans tout ça???

Hortensia a dit…

Je fais partie de ceux qui sourient aux gens. C'est comme ça... J'aime bien le ton que tu donnes à ce texte. Et Tarmac, c'est bon?

Patrick Dion a dit…

S@hée: Ça sera assurément pas dans une toilette. Et j'espère que tu viendrais me saluer. Je ne suis pas aussi timide et intimidant que mes écrits peuvent parfois laisser paraître.

Maître René: Pas de docteur, s'il-vous-plaît. Mais merci quand même. ;-)

Chantal: Le sourire est contagieux mais pour ça, faut commencer par regarder les gens dans les yeux. Et ça, ça n'arrive déjà pas souvent.

M-J: Bah, la timidité, la littérature, la froideur de certains, l'indifférence d'autres. C'était aussi un clin d'oeil sur ma soirée de vendredi. Je croyais pas que c'était si pêle-mêle.

Hortensia: Merci! Et Tarmac, c'est génial, inspirant!

modotcom a dit…

J'ai souri en te lisant. Sourire, dit-il? Gêne? Paresse? Mais : ce devait être tellement charmant!!! Allez vas, voici un grand sourire en retour! ;-)

Venise a dit…

J'ai été déjouée. Je pensais toujours que ça reviendrait à Tarmac. Que le sourire s'adressait à un lecteur de Tarmac. Y parait que certaines personnes ont un chien pour que lors de leur promenade, on leur adresse un beau sourire parce qu'ils ont un beau chien, et du chien. Je m'imaginais tout à coup, qu'un livre, ça faisait le même effet qu'un chien.

Pas besoin de me le dire, je le sais, je suis une rêveuse.

Marie-Julie a dit…

Pas pêle-mêle! C'est plutôt que même après plusieurs lectures, ta petite phrase en italique me mélange. Comme si tu avais cité l'autre au début du texte mais je ne sais pas où pcq pas indiqué... C'est un très beau texte, mais que veux-tu, je suis une têteuse qui accroche sur la forme! ;-)

Lait_ou_creme a dit…

Pourquoi ne lui as-tu pas fait un sourire à ton tour ? C'était peut-être la femme de ta vie...

Moi, cela m'est déjà arrivé et je l'ai regretté.

On dit souvent que cela commence par un regard, car sur le coup de l'émotion, les yeux en disent souvent plus long, que bien des explications.

On préfère se fermer, comme ce fut ton cas. C'est comme la peur de l'inconnu, ou un manque d'audace, ou peut-être la peur de se faire dire non.

Moi, je me suis fait dire aujourd'hui, par une femme à qui je demandais comment ça allait : «Avec un sourire comme le tien, cela ne peut faire autrement que de bien aller...» Mais c'était pas une déclaration d'amour comme telle, mais plutôt une sorte d'échange d'amour universel.

Ou encore :«Est-ce que quelqu'un t'a dit qu'il t'aimait aujourd'hui ?» «Non!» «Eh bien moi je te le dis.»

Patrick Dion a dit…

Mo: Ok, j'avoue, c'est plus la paresse alors... ;-)

Venise: Hé non, Tarmac je l'ai fini hier. Et j'ai adoré. Comme je le disais à Hortensia, c'est inspirant. Mais il ne faut pas se leurrer. Le livre ne fait pas ça. La littérature malheureusement indiffère. Mais les chiens? T'as raison! C'est fou l'effet que ça fait! Plus qu'un bébé même.

M-J: La petite phrase au milieu est simplement un pont en forme de pause entre les deux histoires. Le narrateur lance à haute voix un souhait suite de la lecture du livre qu'il lit. T'es peut-être une tèteuse qui accroche sur la forme mais moi, je suis un rebelle qui aime la mouler à MA façon. ;-)

Lait ou crème: Ça n'a pas rapport à trouver la femme de ma vie. Je l'ai déjà celle-là. Elle fait partie de ma quotidienneté depuis plus de 3 ans. Mon texte parlait en général de ces gens que l'on croise et qu'on n'ose pas saluer, de gars, de filles, d'inconnus, tous ces gens avec qui l'on vit et à qui on n'ose même pas sourire, par peur de je ne sais quoi, par indifférence crasse ou tout simplement par paresse chronique.

Lait_ou_creme a dit…

Ah okay !

Vertige a dit…

J'ai adoré votre texte.. On peut tellement facilement s'y retrouver. Dans mon cas la timidité joue un rôle.. mais le sourire est heureusement au rendez-vous.

Pour Tarmac, j'ai adoré aussi! Il y a comme ça des livres magnifiques et "inspirant" comme vous l'avez si bien mentionné.

J'adore vous lire!

Patrick Dion a dit…

Merci Vertige. C'est un plaisir de vous revoir dans les parages. Il y a fort longtemps qu'on ne vous y avait vue!

Diane a dit…

T'inquiète, mon Pat, elle devait juste te prendre pour Guy Laliberté...

lebagelblog a dit…

un truc: quand quelqu'un te sourit, répond automatiquement par un sourire. Faut que ce soit un réflexe, comme un artiste martial possède le reflexe de dévier des coups. Faut que ce soit inné! Ensuite, tu fous ta main dans ta poche pour sortir le pauvre vingt dollars qu'il te reste et tu demande au serveur d'aller lui porter un drink, coloré de préférence. Tu suis le serveur des yeux jusqu'a ce que celui-ci dépose le drink à la table de la jeune fille, et tu lui souris en portant un toast. Après ce tu retournes à tes occupations. Si la fille vient te voir, t'as réussis. si elle vient pas, au moins t'auras pas l'air d'un grand timide coincé.