Je devais avoir environ 12-13 ans. J'étais le ptit gros de l'école. Cinq pieds de haut pour trois de large. J'étais celui qu'on se plaisait à torturer, celui qu'on s'amusait à détruire, celui qui ne disait rien lorsqu'on lui écrasait une cigarette allumée au creux de la main. Les enfants sont cruels et l'enfance est une salope quand elle ne se vit pas.
Sans faire de jeux de mots ridicules (vous me connaissez mieux que ça), ça a été un poids réellement difficile à vivre. Parce qu'il n'y a pas que la douleur d'être renié qui est omniprésente, il y a aussi celle de ne pouvoir rien dire à personne. C'est dur de souffrir en silence. Comment veux-tu expliquer aux gens qui t'entourent que t'es tout seul et que tu souffres parce que t'es gros? Les plus grand maux ne savent pas crier.
Je n'avais jamais eu la chance de glisser un mot sur l'entrevue que Patrick Lagacé accordait à Éric Salvail dans le cadre des Francs-Tireurs il y a quelques semaines. Et pourtant, cette entretien d'une vingtaine de minutes m'était rentré dedans comme un camion de déneigement dans une traverse pour piétons. Le ton était parfait, amical mais limite baveux. Surtout quand était venu le moment de parler de la télé-réalité de Salvail, Occupation Double. Mais l'entrevue avait aussi été touchante. Je me souviens entre autres de cette incursion dans l'enfance de Monsieur Dieu Merci où ce dernier parlait de sa vie de gamin dans le dépanneur paternal, des années difficiles où il avait été gros. Je me rappelais hier matin cette phrase surtout, qui explique si bien la détresse du laissé pour compte, la douleur du punching bag de service: "Quand t'as déjà été gros, tu l'es jusqu'à la fin de ta vie", expliquant à quel point les attaques et intimidations enfantines sont blessantes et du même coup, à quel point elles forment un grand besoin d'amour, son grand besoin d'amour.
Ma vie aujourd'hui est différente. Certaines blessures sont refermées et d'autre toujours bien enfouies. Et j'ai beau savoir que je n'ai plus la forme rondelette que j'avais autrefois, j'ai toujours un problème de poids dans ma tête. Il en est ainsi. Je fais attention à ce que j'ingurgite, en partie pour ma santé coronarienne mais également pour l'image que je me fais de moi. De le savoir, ça m'aide aussi à comprendre le grand besoin d'amour qui m'anime.


19 commentaires:
Et tu devrais t'interdire de te moquer des gros aujourd'hui aussi, non?
Oui, et pas juste les gros. N'importe qui de différent ne mérite pas les moqueries, les insultes et l'intimidation.
C'est vrai.
J'ai longtemps traîné mes propres blessures de l'enfance. Avec le recul, j'apprends que plusieurs ont eu leur lot. Or, si ce n'était pas que des cas isolés? Si ce n'était finalement qu'une chaîne où chacun a été le rejet de l'autre? Si l'enfance n'était pas tout simplement cruelle?
Je ne crois pas que l'enfance est cruelle, certains ayant le cul plus béni que d'autres. Je pense plutôt que ce sont les enfants qui le sont.
L'autre jour, j'ai lâché un phrase qui en dit long sur le fait d'être gros au quotidien qui en a fait sourciller plus d'un dont ma fille.
Une de ses amies me dit: T'es tellement drôle Do!
Pis j'ai répondu du tac au tac... J'ai pas le choix d'être drôle ma belle, chuis grosse, si j'étais pas drôle, qui me remarquerait?
C'est peut être cliché mais c'est pas moins vrai pour autant. Les gros, faut compenser sinon on nous oublie.
On ne devrait JAMAIS critiquer une personne pour son apparence physique de base. On peut critiquer tout ce qu'elle fait, comment elle s'habille, ses habitudes, etc.
Mais pas sa forme physique, ni ses infirmités, ni son oeil croche, ni sa trop petite poitrine, ni son bégaiement, ni rien qui ne se change pas en dix minutes.
Ça s'appelle le respect...
Ton billet me rejoint.
Je suis et j'ai toujours été ronde, et même si j'ai eu la chance d'être plutôt épargnée par la méchanceté, je suis vraiment sensible à ce que tu évoques. Quand on se sait différent, on a tendance à vouloir «compenser». Pour moi, ce fut d'être performante à l'école. Donc, en plus d'être grosse, j'étais nerd. Tout un combo! Je suis encore ronde et encore assez perfectionniste, surtout dans mon boulot, même si je me soigne. On ne se débarrasse jamais de son enfance...
Do: C'est tellement vrai ce que tu dis. J'ai aussi joué au pitre et fait le singe dans ma pré-adolescence et c'était en grande partie pour me faire accepter et aimer malgré ma taille.
Garamond: Le respect est malheureusement (et de plus en plus) une denrée rare.
Hortensia: Tu dis que tu es perfectionniste. Je comprends tellement. Je suis pareil. Et je constate avec les années que ce besoin de perfection vient justement de la vision que l'on a de notre imperfection physique, comme une réaction inconsciente. Ironiquement, on ne l'accepte pas plus que nos bourreaux.
Moi, c'était l'inverse, j'étais la petite maigrichonne de service (VRAIMENT maigrichonne) et crois-moi, jusqu'à 14-15 ans, ce n'est pas mieux! Après, comme toutes les filles, je me suis mise à me trouver grosse... trouvez l'erreur. Non seulement les enfants et les ados sont cruels, mais à ces étapes de la vie, on est coincé avec cette envie de vouloir être comme tout le monde même si on sait d'instinct que c'est impossible. On est hyper-influençables alors forcément, c'est facile de «devenir» ce que les autres perçoivent, et aussi facile de voir les miroirs se déformer sur notre passage.
(Ajoute à ça que j'étais une nerd finie, avec des broches et des lunettes à l'adolescence, puis des boutons vers 17-18 ans et ça te donne une bonne idée de mon soulagement d'atteindre enfin la vingtaine! lol)
MJ: En effet, c'est le paradoxe adolescent. Vouloir à tout prix être unique mais en voulant être comme tous les autres. Va comprendre. On était pareil...
c'est quand tu lis ça que tu te sens profondément mal d'avoir un jour ou l'autre insulté cette fille juste pour «être cool».
Yep...
Je me demande encore aujourd'hui ce que j'ai fait pour mériter autant de moqueries et autant d'assauts. Est-ce que le fait d'être physiquement différent est suffisant pour expliquer toute cette violence?
Je ne sais pas pour vous. Mais c'est moi qu'on a forcé à consulter. C'est sur moi que la direction de l'école est intervenue.. pas sur ceux qui me faisaient subir tout ça. Mine de rien, ils ont trouvé de nouvelles victimes qui, elles, n'ont jamais rien dit.
Ça reste encore un mystère pourquoi, dans mon cas, des professeurs se sont mis de la partie aussi!
JB: Il n'y a aucune logique dans ce qu'on endure comme il n'y a aucune logique dans les agissements des autres. Celui qui la trouvera aura du même coup mis le doigt sur la solution.
''L'enfance est une salope quand elle ne se vit pas...''
Touchant ce texte Pat!
Gros calin! :) xx
Les gouters volés dans le cartable pour être piétinés à la récré, les coups de règles "discrets" en classe, le racket à la sortie, et parfois les filatures, avec son lot d'empoignades au collet et de cartable vidé sur la route... le stress de ne pas réussir à se réfugier à temps dans une boutique pour leur échapper... Les insultes constantes "c'est une fille ça?" "le monstre" "la grosse"
Et la condescendance, le silence des autres camarades de classe, qui ne disaient rien (non plus), qui ne m'aidaient pas (par peur que ça soit leur tour ensuite?)
Car les plus grands maux bien souvent ne savent pas crier en effet. "Est-elle autiste?" "Pourquoi tu parles pas?" Je me souviendrai du collège comme d'une jungle, une prison d'ou seul le suicide m'aurait libéré. Grâce à mes parents, j'ai pu finalement opter pour le CNED au bout de deux ans de souffrance. Sans leur dévoiler les causes de ma détresse malgré tout. Par fierté? Peut-être. Par culpabilité? Comment dire à ses proches qu'on se laisse traiter comme une merde, sans réussir à se défendre?
J'ai trente ans maintenant, certaines blessures se sont refermées aussi, mais d'autres comme "l'image que l'on se fait en fonction de ses kilogs" perdurera toujours.
Ce type de vécu m'aura au moins permis d'être ouverte et immensément tolérante face à la différence. En ça je remercie mes "bourreaux" car grâce à cela, j'ai pu vivre des rencontres d'une richesse exceptionnelle. Je n'ai pas de solutions pour protéger les enfants quand même l'école ferme les yeux - si ce n'est que de leur apprendre à se défendre. Ce que je fais en tant que parent.
Merci Anonyme pour ce témoignage. Et tu as exactement mis le doigt sur l'important: Ce genre de mauvaises expériences nous donnent une sensibilité, un respect et une ouverture de l'autre qu'on n'aurait jamais acquis sinon. Et ça, c'est beaucoup.
anonyme moi aussi et ami d'anonyme (des jumeaux karmiques dira t'on ;) ) j'aimerais pouvoir ajouter à ce qu'elle a dit, mais je penses qu'elle a bien fait le tour du calvaire vécu au jour le jour qui a aussi été le mien ... oh !!! ajoutez à cela que j'étais le fils d'un des enseignants du collège et je pense qu'on aura l'intégralité du suplice.
les années ont passées, mais les blessures de l'enfance sont restées vivaces, avec l'adolescence j'ai perdu du poid, me suis même afiné et musclé alors que je devenais "jeune adulte" et là ... au détour d'une rue, j'ai recroisé celle qui s'etait tant moqué du "petit gros" ... j'ai cedé ... toutes ces blessures me sont revenue et un desir de vengeance basse et cruelle m'a envahi, elle est devenu celle que j'ai fait souffrir un temps, je me la suis attachée, j'ai joué avec comme elle l'avait fait, elle payé pour les autres puis ... la douleur et revenue, j'etait devenu "ceux là" ...
je ne conseille à personne la vengeance, c'est comme une saison en enfer qui vous marque à jamais et se nouri d'elle même jusqu'à detruire ce que vous etiez.
aujourd'hui, 20 ans ont passé, j'y pense encore, je me suis refermé et ne supporte plus que peu de monde, je ne susi pas depressif, juste, je suis devenu associal.
merci mes chers amis d'enfance pour ce cadeau, la haine de l'autre.
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